Un panier-repas à emporter, une prise pour recharger le téléphone, parfois même une question sur le Wi-Fi : dans les refuges de montagne, les habitudes des visiteurs ont changé. Et les gardiens et gardiennes sont aux premières loges pour observer cette mutation.
Une fréquentation en pleine explosion
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM) a enregistré 348 000 nuitées dans les 120 refuges qu’elle gère, soit environ 40 % du parc national. Un record, en hausse de près de 9 % par rapport au précédent pic de 2023. Plus de la moitié des refuges du réseau affichent aujourd’hui des niveaux de fréquentation jamais vus, et l’attrait ne se limite plus aux adresses les plus connues.
Même les refuges perchés à plus de 3 000 mètres, longtemps réservés à une élite alpiniste, voient affluer un public plus large. Au refuge Adèle-Planchard, dans le massif des Écrins, la fréquentation a bondi de plus de 50 % depuis 2020, malgré six heures de marche et des passages câblés techniques pour y accéder.
Qui sont ces nouveaux randonneurs ?
Le profil type du visiteur de refuge a changé. Selon la dernière enquête de la Fédération française de la randonnée pédestre, 62 % des Français déclarent pratiquer la randonnée, soit plus de 30 millions de personnes. La progression la plus marquante concerne les jeunes générations : chez les 18-24 ans, la part de pratiquants est passée de 40 % à 48 % entre 2021 et 2025. Plus d’un jeune randonneur sur deux dort désormais en refuge ou en bivouac dans le cadre de longues itinérances.
Ce nouveau public arrive souvent sans la culture montagnarde transmise autrefois par les clubs alpins, les familles ou les groupes d’amis expérimentés. Beaucoup découvrent la montagne via les réseaux sociaux, une application ou un simple topo-guide, avant de se lancer sur des itinéraires mythiques comme le tour du Mont-Blanc, le chemin de Stevenson ou le GR20.
Le quotidien des gardiens chamboulé
Cette transformation redessine le travail des gardiens et gardiennes. Les saisons s’allongent nettement : la fréquentation de juin, septembre et même octobre a progressé d’environ 30 %, selon la FFCAM. Le rythme des journées change aussi : petits-déjeuners plus tardifs, présence continue des visiteurs au refuge, pics d’affluence à midi qui prennent parfois les équipes de court.
Les attentes des visiteurs évoluent également. Fini le bout de saucisson glissé dans le sac : aujourd’hui, presque tout le monde réclame un panier-repas à emporter, une charge de travail supplémentaire difficile à caler dans l’organisation d’un refuge. Et l’électricité, précieuse et rationnée en altitude, devient un sujet à part entière. Une gardienne du refuge Durier, dans le massif du Mont-Blanc, raconte que la première question posée par certains visiteurs n’est plus liée au repas ou à l’horaire de réveil, mais à la possibilité de « recharger mon téléphone portable dans votre refuge ».
Une évolution vécue plutôt positivement
Malgré ces bouleversements, la plupart des gardiens racontent une cohabitation heureuse entre alpinistes chevronnés et randonneurs néophytes. Les échanges à table, les jeux de société des plus jeunes qui amusent les habitués de la belote, la curiosité sur la faune et la flore locales : cette diversité anime les veillées plutôt qu’elle ne les tend.
La profession de gardien change elle aussi en profondeur. Elle se féminise, rajeunit, et attire des diplômés de l’enseignement supérieur venus à la montagne par la pratique de l’escalade ou du trail plutôt que par un héritage familial montagnard. Certains refuges se transforment même en petits lieux culturels, avec soirées contes, concerts ou résidences d’artistes.
Reste un vrai défi : transmettre les codes essentiels de la montagne à un public qui parfois les ignore complètement, jusqu’à oublier que la fonction première d’un refuge est justement de s’y mettre à l’abri.