Chaque année à la même période, Chamonix change de visage. Pour la 23e édition de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, qui se déroule du 24 au 30 août 2026, plus de 10 000 coureurs et environ 100 000 spectateurs se pressent dans une commune qui ne compte que 9 000 habitants. Un rapport de un à onze qui, chaque fin d’été, met la station à rude épreuve, et qui, cette année plus que jamais, cristallise une fracture parmi ses résidents.
Une ville « pas construite pour accueillir autant de monde »
Pour une partie des Chamoniards, l’UTMB reste une fête et une vitrine inestimable pour la vallée. Mais pour d’autres, la lassitude a pris le dessus. « Trop de monde, c’est l’enfer », confie à l’AFP Molly Lefebvre, jeune serveuse de 19 ans native de la ville, qui décrit la semaine de course comme la pire de l’année. Rues saturées, embouteillages, logements loués à prix d’or : plusieurs commerçants vont jusqu’à baisser le rideau, leurs clients habituels ne parvenant plus à se frayer un chemin jusqu’à leur boutique. Dans un cabinet dentaire du centre-ville, on parle carrément de « semaine morte », regrettant que l’événement, autrefois festif, soit devenu difficilement vivable au quotidien.
Le nouveau maire de Chamonix, François-Xavier Laffin, élu en mars 2026, porte lui-même cette exaspération jusque dans les urnes. Il dénonce la croissance phénoménale d’une compétition qui, faute d’un cadre suffisant, dépasse selon lui la capacité d’accueil réelle de la commune, et souhaite désormais en limiter l’emprise, notamment en réduisant le salon des exposants.
Du côté de l’organisation, on assume une part de responsabilité tout en rappelant que l’UTMB n’est pas la seule source de fréquentation touristique de la vallée : le seul tour du Mont-Blanc a attiré près de 75 000 randonneurs en 2025. Côté environnement, l’UTMB met en avant l’engagement de 60 % des coureurs à venir sans voiture, et une promesse de réduire ses émissions de CO2 de 20 % d’ici 2030.
Kilian Jornet, la voix qui dérange
Dans ce débat, un nom pèse plus lourd que les autres : celui de Kilian Jornet. Le champion espagnol, quadruple vainqueur de l’UTMB, n’est pas un critique de dernière minute. En janvier 2024, il avait cosigné avec l’Américain Zach Miller un appel public au boycott de la course, dénonçant une dérive du trail vers l’industrialisation, la perte de sens et le gigantisme, soit très exactement les maux que pointent aujourd’hui les habitants de Chamonix.
Deux ans plus tard, coup de théâtre : Jornet annonce en février 2026 son retour sur les sentiers du Mont-Blanc après quatre ans d’absence, expliquant vouloir en découdre sur le plan sportif plus que redécouvrir les parcours. L’annonce électrise aussitôt la communauté du trail, dope la fréquentation attendue et fait grimper un peu plus les prix des locations dans la vallée, une ironie qui n’a échappé à personne, tant son retour semble accentuer le phénomène qu’il avait lui-même dénoncé. Finalement blessé, Kilian Jornet a dû renoncer à prendre le départ de cette édition 2026, sans que sa parole critique sur la direction prise par l’événement ait perdu de son poids dans le débat.
Quelles évolutions pour les prochaines éditions ?
Face à la grogne, des pistes commencent à émerger. François-Xavier Laffin plaide pour la mise en place d’un « cadre » clair, encore à définir avec l’organisation, qui fixerait des limites à la croissance de l’événement plutôt que de la laisser se poursuivre sans garde-fou.
Premier geste concret annoncé pour cette édition 2026 : un salon des exposants réduit, moins envahissant pour le centre-ville. Du côté de l’UTMB, la co-fondatrice Catherine Poletti dit vouloir « trouver le bon équilibre » et « inventer les solutions de demain » pour limiter les nuisances, sans toutefois détailler à ce stade de mesures chiffrées.
Plusieurs leviers sont régulièrement évoqués dans le débat local : un étalement plus strict des flux de spectateurs, un encadrement renforcé des locations touristiques pendant la semaine de course, ou encore un renforcement des engagements déjà pris sur la mobilité douce et la baisse des émissions de CO2 d’ici 2030. Mais de plus en plus on entend également une plus forte limitation du nombre d’inscrits aux courses. Reste à savoir si ces ajustements suffiront à réconcilier une ville et l’événement qui a fait sa renommée mondiale.
Un symbole devenu trop grand pour son village
Née en 2003 à l’initiative de Michel et Catherine Poletti, l’UTMB s’est imposée en un peu plus de vingt ans comme la course de trail la plus prestigieuse au monde, générant plusieurs dizaines de millions d’euros de retombées économiques pour la vallée chaque année. Mais ce succès a un revers : huit courses, sept jours de festivités, 150 exposants et une notoriété telle que la question posée aujourd’hui à Chamonix n’est plus de savoir si l’UTMB doit grandir, mais jusqu’où une ville de montagne peut absorber son propre succès.